Méthode de constitution de la base de données1

En raison de l’extrême dispersion des sources (je me suis rendu personnellement dans vingt-sept centres d’archives différents et j’ai consulté sur microfilm ou photocopies des documents provenant d’encore douze autres lieux, sans compter les multiples documents retranscrits dans de nombreux inventaires d’archives tels que les « Rapports des Archives Publiques du Canada » et les « Rapports de l’Archiviste de la Province de Québec », le site internet ArchivesCanadaFrance.org ou dans diverses autres publications 2) il m’est apparu assez rapidement que j’avais besoin d’un outil pour organiser ce matériel, permettre les recoupements, les recherches de fréquences et en texte intégral, lier de manière efficace les photographies numériques des documents que je prenais dans les centres d’archives et la transcription de ce document, mettre en rapport les pièces reçues et celles envoyées (qui ne se trouvent en général pas au même endroit) et faciliter le repérage des individus évoqués dans ces mêmes documents.
Mr Jean-Pierre Dedieu – que je remercie encore vivement -, directeur de recherche au CNRS rattaché à l’Université de Bordeaux III a eu l’extrême obligeance de me fournir la structure d’une base de données « clé en main », adaptée à mes besoins, que je n’ai eu ensuite qu’à modifier très légèrement… et à remplir.

Le matériel a tout d’abord été collecté principalement sous forme de photographies numériques (dans les centres d’archives qui autorisaient les prises de vue). Le support numérique est très pratique puisque la qualité des images est bien meilleure qu’une photocopie et que – une fois l’amortissement de l’appareil effectué – les photographies ne coûtent pratiquement rien. Cette manière de procéder offre des avantages et des inconvénients : des inconvénients parce que le temps nécessaire pour prendre des photographies (ce qui peut être particulièrement fastidieux quand les pièces sont de tailles différentes) puis les classer, les organiser et en faire des sauvegardes sur un support amovible est du temps « perdu ». Mais les avantages surpassent largement les inconvénients : il est ensuite possible de transcrire les documents chez soi en dehors des heures d’ouverture des archives ; il est toujours possible de se reporter à la photographie du document en cas de doute 3. Ceci est en particulier très pratique lorsque je constate une divergence entre mes propres transcriptions et celles de divers auteurs qui citent les mêmes documents que moi. Cette confrontation constante entre divers documents permet de corriger de nombreuses erreurs.

Malgré la masse de documents à dépouiller, j’ai préféré transcrire - dans la très grande majorité des cas - les documents in extenso plutôt que de me contenter d’en faire un simple résumé 4 et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’ai dit que dans certains cas les photographies numériques étaient soit interdites, soit très difficiles (cas des microfilms, par exemple). Résumer le document conduisait à prendre le risque de faire éventuellement des contresens ou de passer à côté d’éléments qui m’auraient paru alors peu intéressants, mais qui en réalité pouvaient être très importants. Ceci était d’ailleurs également valable pour tous les documents. Par ailleurs, puisque l’une des questions de cette thèse concernait la perception des Acadiens et des Canadiens en France, et donc leur désignation, il paraissait intéressant de pouvoir faire des études statistiques sur certains mots. Je pense que ce choix fut le bon, même s’il était évidemment plus long que de se contenter de résumés. Il m’a permis de me rendre compte par exemple de façon quasiment fortuite que le mot « nation » utilisé pour désigner les Acadiens n’apparaissait pratiquement jamais avant les années 1770 ou que l’expression « attachement à la glèbe » n’apparaît elle aussi que dans un second temps.


Modernisation de l’orthographe

J’ai également fait le choix, en transcrivant, de moderniser l’orthographe (et dans une certaine mesure la ponctuation) des textes et de plusieurs noms. Ceci avait plusieurs intérêts : tout d’abord, il m’apparaissait qu’il serait à peu près impossible de transcrire les documents en « orthographe » d’époque sans commettre de nombreuses erreurs comme le prouvaient les citations que je pouvais consulter chez les historiens ayant travaillé avant moi sur le sujet, et qui laissaient souvent à désirer (voir les exemples donnés par exemple dans l’introduction de ma thèse). Par ailleurs, l’orthographe d’époque gêne parfois considérablement la lecture. Voici, littéralement, quelques exemples de transcriptions non modernisées. On constate que l’écriture est à peine phonétique

Exemple de pétitions d’Acadiens envoyées à l’administration :

 

« (…) en tran en France nous avon touché deu en de paie a sissol par jour et voilat trante deu an que nous avons rien touché nous hiniauron la rézon… » 5

Citoyen Ministre,
Marguerite Robicho fame gaudron domisilliez rue vielle du temple n° 142 division de lhome armé auriginere da Cadis scet permise de presenté un mémoire a l'efet de solisité un secoure provisoire sur la pantion a cordé aus acadien veüe la position facheuse ou elle se trove praite da couché un mari san ouvrage et charge de plusiere enfans anbasage seten presenté au segretaria générale du sitoyen ministre don elle a Recue lanregistrement sous le n° 753 renvoiez auprès du Citoyen Moulinot le 19 du même mois à la deux Eine division a lefet direcevoir la Reponce elle en est résulté qu'ille falet atendre une lettre depuis cette meme Epoque Elle na eu auqune Nouvelle Sest besoins son sy pressan quelle sesposse a vous inpartuné et vous suplié davoir Et gare a safachuse position Elle atentout de votre humanité sa reconnoissance Et galera son Respect qui ne finira qua vecque Elle.
Le 3 Thermidor an 7 de la République francise une Et indivisible 6

 
 

Voici un autre exemple tiré d’une correspondance échangée entre Acadiens :

 
 

Mons tres cher et tres honnore cousin

Celle ici ête pour avoier L'honneur de mês former de Létat de votres santée et de toutes ce quj vous rêgarde je pries Le Seigneur quil vous conserves vous et toute votres cher et mables familles bonne et parfaites santêe ses ce que je vous soites de toute mon coeur aussj bien qua toute La cher ê mables familles a quj je soites toutes Les bien et Rosée du ciel et de La terre pour La miene je suis tous jour sur vn Lit de soufrance a tirer Les Larmes de yeux de toutes Le monde. (...) Toutes Le monde espaire que La France ce Ras mieux conduit a La venir qua La êtê par Le pases et quel ne ce ra pas traies et vandus commes elle a êtê par Le pasés La France a toutes Les Raiaumes chretien alliée avec elle La france Lespagnée La portugalle Lampeureur Le Roj de Sardien quj vas guerre avec vn Le Lo Ras avec toutes Les 5 mes pour Le presant toutes est en bonne paix. 7

 
 

Ce que je « traduis » par :

 
 

Celle-ci est pour avoir l'honneur de m'informer de l'état de votre santé et de tout ce qui vous regarde. Je prie le seigneur qu'il vous conserve vous et toute votre chère et aimable famille en bonne et parfaite santé. C'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur aussi bien qu'à toute la chère et aimable famille à qui je souhaite tous les biens et rosée du ciel et de la terre. Pour la mienne, je suis toujours sur un lit de souffrance à tirer les larmes des yeux de tout le monde. (…) Tout le monde espère que la France sera mieux conduite à l'avenir qu'elle l'a été par le passé et qu'elle ne sera pas trahie et vendue comme elle l'a été par le passé. La France a tous les royaumes chrétiens alliés avec elle. La France, l'Espagne, le Portugal, l'Empereur, le Roi de Sardaigne. Qui va [en] guerre avec un l’aura [la guerre] avec tous les 5. Mais pour le présent tout est en bonne paix.

 

Il y a bien sûr dans certains cas une marge d’interprétation (comme dans l’exemple donné ci-dessus), et c’est l’une des raisons avancées contre la méthode que je préconise ici. Mais je pense que l’interprétation existe déjà au moment où l’on transcrit le document car certaines lettres ou certains mots se devinent beaucoup plus qu’ils ne peuvent se lire. L’autre grand avantage de donner les citations en orthographe d’époque c’est que cela donne une indication sur l’origine sociale des locuteurs. En effet, les exemples donnés ci-dessus sont symptomatiques d’une écriture phonétique qui n’existe que chez les personnes peu éduquées et habituées à l’écrit. Les administrateurs ou les classes aisées de la seconde moitié du XVIIIe siècle écrivent à peu près comme maintenant, avec les mêmes règles orthographiques et grammaticales qu’aujourd’hui ; quelques infimes variations (par exemple sur l’emploi des y ou des i) peuvent être décelées, mais dans l’ensemble il n’existe pas beaucoup de différences avec aujourd’hui.
L’orthographe approximative (dont les exemples cités ci-dessus ne sont qu’un tout petit échantillon) donnent une « saveur » au récit qu’il est certes bien dommage d’aseptiser de la sorte (sans parler de l’intérêt que présente l’écriture phonétique de ces mots pour comprendre comment ils étaient prononcés). Mais ce « piment » a aussi l’inconvénient de rendre souvent difficile la compréhension, laquelle me semble devoir primer. Par ailleurs, « standardiser » l’orthographe a aussi l’avantage indéniable de rendre possible la recherche par mots-clés en texte intégral dans les fiches documentaires. Il est cependant à noter que j’essaie toujours, dans la mesure du possible, d’indiquer lorsque le document est écrit en orthographe approximative. En effet, une écriture phonétique signale pratiquement toujours que l’auteur est Acadien, élément important car ses propos risquent moins d’être « trahis » par un intermédiaire (écrivain public, prêtre, fonctionnaire de marine…).


Détails sur la base de données elle-même :

Au total la base comprend environ 1500 documents transcrits la plupart du temps intégralement, ou parfois seulement résumés ou desquels je n’ai extrait que la « substantifique moelle ». A ces 1 500 documents, il faut ajouter encore environ 300 fiches composées de notes diverses aidant au repérage. Il s’agit d’indications chronologiques, d’extraits de documents ou de notes tirées d’ouvrages et placés à une date bien particulière pour parvenir à reconstituer plus facilement les séquences des événements, etc. Il faut encore ajouter environ 300 documents concernant spécifiquement les « Canadiens » et que j’ai mis dans une base séparée mais qui comprend tous les documents m’ayant permis d’écrire la partie qui leur est consacrée.

Je pense avoir eu entre les mains à peu près tous les documents administratifs 8 ou épistolaires (du moins ceux qui étaient recensés) concernant les Acadiens en France 9.

Je n’ai pas retranscrit, bien évidemment, tous les documents, mais seulement ceux qui me paraissaient représentatifs, informatifs ou originaux. Cette sélection est donc subjective et pose le problème de la représentativité de ces documents, en particulier lorsque j’analyse l’emploi d’un certain nombre de termes (pour reprendre les exemples ci-dessus, l’emploi de « nation » ou les évocations de désirs d’Acadiens de repartir en Acadie ou en Louisiane). Il faut noter cependant que j’ai tenu depuis le début particulièrement compte de l’emploi de certains mots ou de la manière de désigner les Acadiens (par exemple). Ainsi, j’ai systématiquement relevé les emplois des termes « regnicoles », « étrangers », ou « nation » et « corps de nation » qui ne sont d’ailleurs pas si fréquents qu’on le dit souvent. J’ai par exemple dépouillé plusieurs centaines d’actes de mariages à la recherche de l’emploi du mot « nation ». Je pense donc que lorsque j’affirme - sur la foi de ma base de données mais aussi de tous les autres documents que j’ai lu sans les transcrire – que l’emploi du terme « nation » ou « corps de nation » (pour désigner le groupe acadien) est extrêmement rare avant 1772 (ce qui n’avait pas été noté avant), je ne suis pas passé à côté de beaucoup de manuscrits et que mon corpus est représentatif. Au total, mon choix me paraît confirmé par le fait qu’il est très rare que les documents cités dans les études données en bibliographie ne se trouvent pas déjà dans mes fiches.

Analyse statistique des fiches de la base de données (par années) :

Ce graphique donne une idée de l’ampleur de la documentation sur les Acadiens et des années où le gouvernement s’occupe particulièrement d’eux. Ainsi, en 1763, au moment où les réfugiés sont rapatriés d’Angleterre, un grand nombre de courriers sont échangés à leur sujet. Ensuite, l’intérêt vis-à-vis d’eux va décroissant jusqu’à l’apparition de la documentation exceptionnellement riche du commissaire de la marine Lemoyne, entre 1772 et 1775. La documentation de ces années est d’autant plus abondante qu’elle est complétée par les nombreuses lettres du duc de Pérusse d’Escars qui datent pour la plupart de la même période. Les Acadiens retombent ensuite, pendant leur séjour à Nantes, dans un certain oubli, jusqu’au projet de départ vers la Louisiane qui génère à nouveau de nombreux échanges épistolaires.


Avantages de la base de données :

Différents scripts de la base permettent de classer les fiches par :

  •  Date (l’ordre chronologique est bien utile quand on a un très grand nombre de fiches ; cela permet par exemple de mieux dater certains événements ou de mettre en doute la chronologie donnée dans certains mémoires – par exemple la chronologie de la visite des Acadiens à Compiègne en 1772)
  •  Auteur ou destinataire (permet par exemple de rechercher uniquement dans les textes écrits par des Acadiens eux-mêmes) – soit par nom, soit par catégorie : (Acadiens / témoins locaux / administrateurs locaux / membres du clergé / administration centrale)
  •  Sujet (à l’aide de mots clés) (par exemple pour les demandes d’aller en Louisiane, etc…)
  •  Personnages liés

La base permet enfin de faire des recoupements rapides entre différents documents et par exemple de savoir tout de suite si tel document n’existe pas déjà dans un autre fonds d’archives (grâce aux recherches par date et auteurs)


Copies d’écran de la base de données FileMaker Pro

Pour finir, voici un aperçu graphique de la base de données